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La
peinture a un triste sort : celui de croupir dans les musées.
La solidarité en a connu un bien pire : elle a fini dans
la bouche de Martine Aubry. Les deux puent la mort diront certains.
Certes, mais l’un sent le sapin comme les quatre planches d’un
cercueil tandis que l’autre ventile une haleine méphitique comme
seul un organisme vivant peut le faire. L’extrême puanteur de
Martine Aubry provient essentiellement du fait qu’elle transforme
du vivant en lettres mortes. Et rien ne pue plus que des formes
de vie digérées dans les marécages salivaires d’une bouche suintante
d’abcès.
« L’année
2004 est marquée à Lille par la culture qui a été mise à portée
de tous, à travers une extraordinaire diversité et un accès direct.
Mais c’est aussi un véritable rapprochement qui s’est opéré entre
les Lillois pendant toute l’année à travers des événements qui
ont mobilisé des personnes très différentes, des jeunes, des moins
jeunes… Après cette année particulière, ne refermons pas les fenêtres,
ne les laissons pas se refermer… Notre équipe a une grande ambition
pour Lille. Un projet qui me tient particulièrement à cœur. J’ai
un fait un rêve et on va le réaliser ! Faire de Lille LA
ville de la solidarité ! »[2]
Martine
Aubry a fait un rêve. Alléluia ! Et on
va le réaliser. On est
un con d’un type assez commun, pour ne pas dire vulgaire. Un pronom
indéfini pour employer un gros mot[3].
On, qui
est un con, va donc réaliser les désirs de Martine Aubry. Le plus triste dans
l’histoire n’est pas tant la grotesque mégalomanie de cette déracinée
parisienne[4]
mais l’assurance que certains
et certaines se prêteront au jeu comme ceux et celles qui se sont
déguisés en blanc pour satisfaire les exigences esthétiques d’un
misérable bal d’ouverture. Soit. La crétinerie ne connaît aucune
limite. Ce qui n’est pas le cas de l’Etat.[5]
La
gouvernementalité, au sens où Foucault l’entend[6]
, est la façon dont le pouvoir gère les populations, la manière
dont il entretient et contrôle leurs corps. Elle est la béquille
de l’Etat, celle qui lui assure sa stabilité, non pas en tant qu’elle
le légitime, mais qu’elle le vivifie[7].
La solidarité, au sens où l’entend Martine
Aubry, s’inscrit dans ce dispositif de telle sorte qu’elle devient
dans sa bouche une manière dont le pouvoir politique gère et régule
les populations, au même titre que la culture, le sport ou la sexualité
réglementent et entretiennent les personnes et leur vie. Rien d’étonnant
donc que Martine Aubry ait déclaré Lille ville de la solidarité
2005 après qu’elle a été capitale de la culture en 2004, car elle
sera, à n’en pas douter, capitale du cul en 2006.
La
solidarité vivifie lEtat[8].
La formule est affreuse à écrire, mais en
un sens elle est vraie. Aussi faut-il encore définir ce qu’elle
signifie dans la bouche d’un agent de l’Etat, au-delà donc de l’odeur
pestilentielle qui s’en dégage et qui masque la supercherie :
celle dont elle parle n’est pas celle qui est. La solidarité que nous connaissons
est essentiellement une politique du geste. A ce titre, elle ne
se dit pas, pas plus qu’elle ne dit. La solidarité partage avec
le sabotage, qui en est un avatar, cette culture du silence qui
est autant la modalité de son expression que le gage de son efficacité.
La solidarité ne se verbalise pas : elle est à elle-même à
la fois son moyen et sa fin. L’acte de solidarité parle de lui-même
et véhicule un sens immédiat.
Comprenez qu’il ne nécessite aucune médiation, traduction ou publicité.
La solidarité se passe de discours. Elle survit dans le non-dit
et le silence[9]. Ce que la maire de Lille semble
ne pas avoir entendu car ce quelle dit est autre :
« Il
y a trop de personnes âgées isolées, trop d’enfants sans repères
qui ne partent pas en vacances, trop d’associations qui peinent
à trouver des bénévoles… Il faut que les Lillois donnent aux autres
un peu de leur temps, un peu de leur énergie, un peu de leur cœur… »[10]
Jeunes et vieux, adultes et enfants, riches et pauvres, ouvriers
et patrons, hommes et femmes. Ainsi vont les deux termes d’un même
couple. Solidaires l’un avec l’autre comme inséparables. Mais dorénavant,
les liens qu’ils tissent et qui les unissent ne sont plus de personne
à personne. Le générique permet de reconnaître l’individu dans un
plus grand tout et inscrit
l’individualité au sein du collectif sans que ce dernier ne vienne
la nier. Il y aurait les jeunes et les vieux. Et les devoirs qui
leur sont assignés. La
solidarité ne serait plus en définitive qu’affaire de statuts. Ce
n’est pas pour rien qu’on parle d’association. Le politique se
lie au juridique et définit un nouveau type d’intervention de l’Etat
à travers sa pratique de gouvernementalité : chacun se doit
d’être solidaire avec quelqu’un et en premier lieu avec quelque
chose de par son statut. Politique et juridique intiment une nouvelle
moralité. Celle de l’Etat social.
« Faire de Lille LA ville de la
solidarité. » Martine
Aubry use du LA comme
du ON. Eriger la ville comme personne morale
permet de moraliser les rapports sociaux au sein de ses corps constituants.
La ville doit être ce corps social unifié, ce LA solidaire qui sert
de modèle aux individus qu’une moralité diffuse parvient dès lors
à traverser. L’harmonie organique de la ville (ou de la nation)
tient au fait qu’elle se présente comme personne morale une et indivisible
car cette incarnation permet aux organismes qui la constituent de
s’y référer comme modèle et contribue par la même occasion à sa
constitution comme un tout. « Lille rayonne parce qu’elle est solidaire,
plurielle et métissée. Le rayonnement c’est aussi le lien privilégié
que nous avons avec les communautés de notre ville (…). »[11]. Lille est solidarité, ce qui implique que Lillois et Lilloises soient solidaires.
Le solidarisme pourrait
dès lors se définir comme un devoir pour soi-même. A travers lui,
le social devient une fin morale en vue de consolider l’Etat. Le
solidarisme est solidarité avec l’Etat. Comme avec soi-même[12].
Il
n’est pas anodin que Martine Aubry enchaîne culture et solidarité.
Le culturel renvoie aux notions de progrès, de civilisation et de
paix. Une nation cultivée est une nation pacifiée. Substantiver
le culturel revient à en créer une essence qui se superpose à celle
du social en tant que substantif, lui aussi. Le culturel est paix.
Le social aussi. Pour qu’il y ait paix – paix sociale – il faut
que culturel et social se réalisent. Il faut que la solidarité s’accomplisse
comme engendrement et consolidation du tout. Le culturel et le social
sont les deux atouts de Martine Aubry, autant dire de l’Etat. Pas
étonnant donc qu’ils sentent si mauvais dans sa bouche car substantiver
essentialise, et l’essence pue. Le social, appréhendé comme essence,
se dénie en tant que problème ou antagonisme car nous l’avons
dit, il devient, à travers le solidarisme, une fin morale. LA fin morale.
A partir de là, le social ne peut plus être appréhendé en termes
de problème. Ne l’est que ce qui en empêche l’accomplissement. La
solidarité en tant que lien social est avant tout lien au social.
C’est pour cette raison qu’ils se confondent. On
ne peut vouloir que la paix. La paix considérée comme solidarité
d’une partie avec le tout. Donc du citoyen avec l’Etat. Le social
– la paix – c’est la consolidation de l’Etat à travers lui-même.
L’Etat social. La gouvernementalité.
Ce
que tente de nous vendre Martine Aubry, c’est la paix sociale. Son
solidarisme n’est donc pas différent de
la solidarité en acte vécue à Lille ou ailleurs. Elle est son exact
contraire. Tout en étant que cela. Ceux et celles solidaires avec
leurs voisins expulsés, avec des camarades sans-papiers, avec le
quidam brutalisé par la police, avec des prisonniers ou sur un piquet
de grève participent en un sens à la cohésion sociale[13].
Jusqu’à ce qu’ils trahissent la loi principielle de solidarité qui
est l’adhésion du particulier au tout de la société. Nous passons
alors du registre de la gouvernementalité à celui de l’illégalité
et ces délinquants tombent sous le coup de la loi qui, à revers,
institue des délits de solidarité, car il n’existe plus d’antagonisme
social dès lors que le social est substantivé. Il n’y a plus que
des comportements anti-sociaux
ou a-sociaux. Des actes
qui visent à se désolidariser du tout organique. Une attitude étrangère
à l’injonction sociale et par là même destructrice du lien social.
Du lien au social[14]
.
C’est ainsi qu’ils inventent
leurs terroristes[15].
[1] Enrico
Macias, Les gens du Nord. Paroles : Jacques
Démarny, Enrico Macias, Musique : Enrico Macias, Jean Claudric,
1967.
[2] Martine Aubry, Conférence de presse de rentrée, 7 octobre 2004, quartier Bois-Blancs.
[3]Pour les férus de grammaire, se reporter
à MP, ON. Au sujet de l’usurpation et de la perte du temps dans
le vieux monde réifié, Lille, 2002.
[4]Lexpression pourrait paraître
bêtement assassine ; elle nest que juste. Un jour,
Martine Aubry a découvert Lille, sa braderie, sa misère
et son corollaire, la solidarité. Elle en a fait Lille2004,
un style et une éthique. Quand bien même elle serait
de Lille, elle serait toujours étrangère à
ce quelle dit parlant de solidarité et intègre
à ce quelle fait lorsquil sagit de gouverner.
La solidarité nest pas le solidarisme, comme le corps
nest pas la tête et Lille nest pas Paris.
[5] Qui connaît comme limite celle
du seul exercice de sa souveraineté comme légitimité
supra-légale. Cette conception du pouvoir a perdu sa crédibilité
bien quelle nait pas disparu pour autant du champ politique
puisquelle réapparaît chaque fois quil
y a suspension de la loi par lEtat. .
[6] Michel Foucault, Sécurité,
territoire, population, Gallimard-Seuil, Paris, 2004. Dans ce cours,
Foucault passe du concept de société disciplinaire
généralisée à celui de régulation
des populations à travers le principe de « gouvernementalité ».
[7] Gunter Brus nécrivait-il
pas en 1968 dans Patent Urinor : « LEtat narrive
à faire tenir son corps quen mordonnant de prendre
ses béquilles » in Limites du visible : Gunter
Brus, Editions du centre Pompidou, Paris, 1993, p. 86.
[8] Selon Foucault, les populations sont
au centre dun triangle : souveraineté-discipline-gestion
gouvernementale « dont les mécanismes essentiels
sont la sécurité » (in Dits et écrits,
Gallimard, 1978, p. 654). La gouvernementalité, aux
dires de Foucault, est une forme avancée de pouvoir qui a
permis à lEtat de survivre. Ce mode de pouvoir qui
assure lentretien et le contrôle des populations et
de leurs corps opère de manière diffuse pour soutenir
lEtat face à laffaiblissement de sa souveraineté.
La solidarité est une des tactiques de contrôle et
de régulation du corps social qui caractérisent la
gouvernementalité en labsence de laquelle lEtat
déclinerait.
[9] Néanmoins, lheure nest
pas plus au mutisme quau bavardage. Elle est au geste.
[10]Martine Aubry, conférence de presse de rentrée,
7 octobre 2004, quartier Bois-Blancs. Instaurer la gratuité
nest pas lutter contre la marchandise. De la même manière
que le bénévolat na jamais mis en branle le
capital. La société spectaculaire marchande se réalise
définitivement dans la gratuité et le don de soi !
[11] Ibidem.
[12] Principe
de base du citoyennisme.
[13] Ainsi lorsque Martine Aubry fait parvenir aux
sans-papiers de la Bourse du travail, grévistes de la faim, de l’eau
et des toilettes mobiles, elle fait preuve de solidarité. Non à
la cause des sans-papiers, mais à cause de leur situation sanitaire.
Elle ne reconnaît pas, par ce geste, l’existence de problèmes sociaux
responsables de leur situation, ni ne tente de les résoudre, mais
elle fait du social et œuvre par la même occasion à la cohésion
de sa ville autour d’une valeur constituante : la solidarité.
Le social est pour elle une réalité sui
generis totalement indépendante des rapports qu’entretiennent
les individus entre eux et qu’il faut réaliser comme fin morale.
En cela l’humanitaire est l’incarnation moderne du solidarisme.
[14] Dans cette perspective – le social devenu injonction
au social – ceux et celles qui s’y
soustraient deviennent coupables d’œuvrer contre lui, c’est-à-dire de fomenter un obstacle à la réalisation du bien public.
L’Etat italien a institué un décret qui vise à condamner ce qu’il
considère être un délit de complicité
psychique. Cela signifie
« qu’il n’est pas nécessaire de participer
directement à des actions de révolte pour connaître les faveurs
de la répression, mais qu’il suffit simplement pour cela d’être
présent là où elles se déroulent sans empêcher les autres de les
accomplir ». Peu importe l’action en définitive. Ce qui
est en cause, c’est l’attitude que l’on adopte face aux institutions
et vis-à-vis de l’ordre social. Ou bien vous participez au développement
de l’harmonie du tout, c’est-à-dire à la paix sociale, ou bien vous êtes l’ennemi de la
totalité pacifiée. Sur la « complicité psychique » et
« l’abjuration de la violence », cf. Collectif, Pour que ce juillet-là redevienne une menace : sur le procès contre
les rebelles de Gênes, mai 2004.
[15] Et cette population n’est dès lors plus la cible
de la gestion gouvernementale ou de la discipline au sens foucaldien
du terme mais de la souveraineté de l’Etat comprise comme légitimité
supra-légale en charge de procurer le bien public, en dehors de
tout règlement et de toute loi. La gouvernementalisation de l’Etat
(qui n’est pas l’étatisation du social) lui permet de perdurer
car, nous l’avons dit, elle le vivifie. Mais elle ne signifie
pas pour autant la disparition ni même l’affaiblissement de la souveraineté
qui continue d’apparaître dans le champ de la gouvernementalité,
mettant en lumière la schizophrénie de l’Etat. Les deux formes de
pouvoir existent simultanément. Ce qui lui permet, par exemple,
de maintenir dans ses geôles Régis Schleicher, prisonnier d’Action
directe, après vingt et un ans de détention et ce malgré le fait
qu’il soit libérable depuis six années. Le social est l’ennemi de
la lutte des classes. Et Sorel est
bien mort.
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